Chaque accident corporel, a fortiori chaque accident mortel, relance le débat. Faut-il supprimer les arbres qui bordent nos routes ? Il y a quinze jours, deux accidents gravissimes et liés aux arbres se sont produits aux confins du Montreuillois et ont provoqué la mort de quatre personnes.
1552 :
Le roi Henri II demande aux « seigneurs, justiciers et manants » de planter de grandes quantités d'ormes le long des routes.
1825 :
l'Empire renforce la politique de plantations.
1985 :
la politique de déboisement pour de s raisons de sécurité s'achève.
Association indépendante et influente dans le milieu, l'Automobile Club du Nord de la France est très sensible au sujet. « Il y a quelques années de cela, la préfecture du Pas-de-Calais avait nommé une commission d'enquête pour faire la lumière sur les chocs latéraux avec des obstacles de type arbres ou poteaux » explique Yves Birenbaum de l'Automobile club du Nord de la France. « Il y avait alors quelques préconisations. IL s'agissait de déplacer les obstacles quand cela est possible, faire ralentir les automobilistes aux endroits particulièrement accidentogènes mais aussi de couper certains arbres, ce qui avait été fait en de nombreux endroits. » Soucieux de la sécurité l'Automobile club par la voix d'Yves Birenbaum explique également : « On va toujours là où on regarde ! » En cas de perte de contrôle de son véhicule, mieux vaut donc ne pas fixer l'obstacle qui se trouve dans l'environnement proche. « Il faut mettre les yeux là où on veut aller ».
Les statistiques font apparaître des phénomènes pour le moins curieux comme des pertes de contrôle en pleine ligne droite sans présence d'éléments perturbateurs : « On a constaté sur certaines lignes droites bordées d'arbres des accidents dus à une perte d'attention de l'automobiliste qui s'ennuie et qui baisse sa vigilance. Il s'occupe d'autre chose que sa conduite et finit par dévier de son axe ». C'est pour cette raison que des bandes rugueuses peuvent être installées sur les bords de chaussée, parfois des glissières de sécurité. L'Automobile Club va redoubler de vigilance dans ce domaine pour alerter les autorités.
L.F.
Encore sous le choc de la disparition tragique d'Alexis, son petit-fils de sept ans, le mercredi 21 décembre sur la route entre Fauquembergues et Fruges, Jean-Claude Darque mène une réflexion sur l'utilité ou non des arbres sur les bords des routes et sur les aménagements de ces espaces.
« Face à la catastrophe, on réagit devant des sujets qu'on laisserait de côté au quotidien », remarque Jean-Claude Darque qui lors de ses déplacements porte un regard attentif à l'aménagement des bas côtés.
En tant que défenseur de la ruralité et de cette matière noble qu'est le bois (il est l'un des protagonistes de la création de la maison du bois à Auchy-les-Hesdin), loin de lui l'idée de supprimer tous les arbres qui longent les voies de communication mais il préconise une réflexion sur l'aménagement de ces bas-côtés.
Réfléchir aux aménagements
« On améliore toujours la chaussée. On aime les bandes de roulement sans cahot, on aime la vitesse mais on réfléchit peu sur l'aménagement des bords de route qui jouent également un rôle dans la sécurité ».
Il est conscient que rien n'empêchera les excès, les conduites dangereuses ou encore les inattentions qui mènent parfois au drame, mais le conseiller général suggère que, dans les projets de rénovation des axes routiers, cette notion soit prise en considération. Il l'a d'ailleurs écrit à Dominique Dupilet, président du conseil général, qui a été attentif à ce courrier. Il a également été choqué par les paroles d'un de ses collègues qui affirmait que les arbres sont indispensables. « S'il n'y avait pas eu un arbre à l'endroit de l'accident de mon petit-fils, la voiture serait allée dans le champ avec des conséquences peut-être mois graves. Même chose pour l'accident qui a eu lieu quelques centaines de mètres plus loin toujours sur un arbre où des fleurs sont accrochées ».
« Ces arbres sont utiles mais pas indispensables tous les cinquante mètres, même comme repère en cas de neige, quelques jours pas an. D'ailleurs en hiver, ils génèrent des zones humides et verglacées et en été des zones d'ombre ».
Harmonisation
« Dimanche, j'ai emprunté l'axe St-Pol-Arras, les arbres sont de toutes tailles (petit, moyen, grand) et plantés à des distances variables sans homogénéité. Est-ce que sur les routes départementales, il ne serait pas bon d'étudier une harmonisation des aménagements dans le linéaire et dans le beau ? Étude que peut réaliser le CAUE spécialiste dans le domaine paysager ».
Il étaie sa remarque par quelques propositions : « Ne laisser que les beaux arbres éloignés de la chaussée, alterner avec des haies, des rosiers d'autoroute ou encore des bandes de jachères fleuries. Ces plantations casseraient la monotonie et harmoniseraient les espaces végétaux tout en mettent l'écologie et la biodiversité en valeur ».
« Dans un département qui se veut touristique, les bords de route peuvent être un atout qui incite à ralentir pour admirer la flore et on peut même imaginer la valorisation des haies qui devront être taillées en bois énergie ».
« Je n'ai pas de solution miracle mais cela vaudrait le coup que le Conseil général réfléchisse à ce sujet car les arbres ne doivent pas être là que pour accrocher des bouquets de fleurs, témoins de drames familiaux. Il faut toujours oeuvrer pour éviter les morts et les blessés, et dans cette même étude envisager les bandes de roulement des deux roues ».
Mauricette FAY
Les alignements d'arbres au bord des voies constituent des éléments du patrimoine historique et culturel français. La pénurie de bois qui suivit les défrichages du Moyen Age fut vraisemblablement à l'origine des premières plantations. Ainsi, pour des raisons économiques et militaires, Henri II ordonna par lettres patentes, en 1552 «à tous les seigneurs hauts justiciers et tous manants et habitants des villes, villages et paroisses, de planter et de faire planter le long des voiries et des grands chemins publics si bonne et si grande quantité desdits ormes que, avec le temps, notre royaume s'en puisse avoir bien et suffisamment peuplé ».
Au 19e siècle, à partir de la loi du 25 mai 1825 mettant les plantations à la charge de l'Etat, la politique de plantation se renforça, indépendamment des changements de régime - Empire, Restauration, République. On reconnaissait aux alignements un rôle technique de stabilisation et d'assainissement de la chaussée. Ils aussi avaient l'avantage de délimiter espace privé et espace public.
Tous les départements possédaient des alignements. On estime à 3 millions le nombre d'arbres au bord des 35 000 km de routes nationales françaises en 1895. Sans doute faudrait-il y ajouter ceux bordant les routes départementales et les chemins vicinaux.
Au cours du 20e siècle, avec l'avènement de l'automobile, la situation s'inverse dramatiquement, en dépit de plantations réalisées pour le compte de la SEITA pour la fabrication d'allumettes. En 1985, sur les routes restant de la compétence nationale, on ne compte plus que 250 000 arbres : en un peu moins d'un siècle, près de 90 % des alignements y ont disparu.
Pour permettre une circulation à la croissance exponentielle, on a élargi les routes, au détriment des arbres. C'est une première raison. Par ailleurs, à mesure que les voitures devenaient plus nombreuses et plus puissantes, le nombre d'accidents de la circulation augmentait, atteignant un triste record de 16 617 tués en 1972. Les "adversaires à toute restriction de la sacro-sainte liberté des automobilistes" orientent fortement les recommandations faites au gouvernement lors de la Table Ronde de 1970 sur la sécurité routière. Il est question d'améliorer les infrastructures, d'aménager les "points noirs". Dès lors, les tenants d'une résolution technique des problèmes de sécurité routière tiennent leur bouc émissaire : l'arbre.
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